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Le pouvoir des anneaux, projet de publication de thèse

Il y a deux ans, je soutenais publiquement (c’était l’ère pré-CoVid) ma thèse en Sciences Archéologiques, Le pouvoir des anneaux : essais sur la parure digitale du haut Moyen Âge. Approche archéologique des objets du sud-ouest de la Gaule.

Je songe à publier (enfin) mes résultats. Au début, je pensais que publier un ou deux gros articles sur les aspects les plus intéressants de mes travaux serait amplement suffisant. J’ai eu l’opportunité de participer à un ouvrage collectif sur les objets politiques du quotidien (disponible via ce lien), dans lequel j’ai proposé une étude sur les bagues du haut Moyen Âge en tant qu’objets de pouvoir chez les élites. Il reprend quelques aspects importants développés dans mes travaux, et malgré d’autres petites publications complémentaires, j’étais assez frustrée d’éclater en petites pièces ce travail que j’ai mis si longtemps à assembler.

Puisque je suis en train de retravailler légèrement mon “manuscrit” et j’ai pensé faire un billet sur cette première étape avant soumission à l’éditeur.

Résumé

Objets de parure et de vêture, les bijoux sublimant les corps représentent un champ d’études fécond qui permet de documenter les cultures matérielles des sociétés du passé. Les trésors d’orfèvrerie du haut Moyen Âge ont été abondamment documentés et commentés pour établir des outils typochronologiques fondamentaux pour l’approche des vestiges de cette période. Cependant, l’historiographie souligne l’omniprésence des problématiques liées à l’identification des défunts inhumés avec ces objets. Ces raccourcis interprétatifs réduisent considérablement la réflexion sur la parure déposée auprès des défunts. L’objet devient pour l’archéologue un indice sur l’origine “ethnique” de l’individu, son statut social, son sexe, voire sa religion, autant de traits que les études récentes incitent à aborder sous un nouvel angle. En effet, cette démarche a négligé de revenir sur le parcours de l’artefact ainsi que sur les motivations du dépôt en sépulture.
Cette étude propose une nouvelle approche du mobilier du haut Moyen Âge en reprenant l’analyse traditionnelle de l’objet, efficace pour recueillir des données qui sont ensuite interprétées grâce à un appareil conceptuel pluridisciplinaire. En se focalisant sur les bagues découvertes dans des contextes archéologiques du haut Moyen Âge, Le pouvoir des anneaux propose plus largement une étude des sociétés du haut Moyen Âge. De la production à la découverte de l’artefact et son éventuelle mise en valeur patrimoniale, l’analyse des objets en regard des données contextuelles, fournit à l’observateur de nombreux indices sur les pratiques sociales qui s’articulaient autour des bijoux. Il s’agit d’une enquête sur la consommation de ces objets, sur la formation de leur valeur et de leur symbolique pour les possesseurs qui les ont commandés, portés, usés, transmis, déposés, récupérés…

Planche des objets en or et grenats découverts en 1653 à Tournai, en Belgique (Boucles, fibules, attaches, bouterolles)
Les fabuleux bijoux d’or et de grenats découverts en 1653 à Tournais, en Belgique, J.J. Chifflet, Anastasis Childerici Francorum regis : Officina Plantiniana, Anvers, 1655

Présentation de l’étude

Lorsque je me suis lancée dans cette thèse, je m’élançais à la suite des deux figures de l’archéologie qui ont travaillé sur les bagues : Reine Hadjadj, qui a fait une thèse sur les bagues du Nord de la Gaule (lien vers sa notice BNF ici), et Hélène Guiraud, qui a fait sa thèse sur les bagues romaines. Il fallait donc que je me démarque d’elles, car produire un fac-similé de mauvaise qualité de leurs thèses n’avait vraiment aucun intérêt. Grâce à ma directrice, j’ai pu m’émanciper de l’héritage assez pesant qui imprègne l’étude du mobilier du haut Moyen Âge. J’ai assez rapidement traité la question de la typologie pour me concentrer sur les pratiques sociales du haut Moyen Âge, mais pas que ! J’ai pensé mon étude comme une analyse de la vie des objets de mon corpus, depuis la production jusqu’à l’analyse archéologique (parfois je me suis fait des nœuds à la tête en essayant de m’analyser moi même, pour me rendre compte ensuite que l’effort était vain). Pour en savoir plus sur les biographies d’objets, je vous conseille les travaux de Thierry Bonnot, et en particulier son article résumé du concept1.
Voici le plan schématique de ma thèse que je serai amenée à retravailler pour la publication.


Partie I. Itinéraire de la parure digitale : l’historiographie

La bague et l’anneau ont été placés en marge des études portant sur le haut Moyen Âge depuis le XIXe siècle. L’étude attentive de l’héritage historiographique permet de mettre en évidence la difficulté de l’étude archéologique de ces objets, puisqu’il est difficile de les replacer dans une chronologie précise. Effectivement, l’analyse des 260 objets du corpus a démontré qu’il s’agissait exclusivement d’unica, des exemplaires qui n’ont pas été fabriqués en série et pour lesquels il est difficile de proposer des schémas d’évolution des formes. Les techniques de réalisation ayant peu évolué, elles ne sont pas non plus exploitables pour établir une typochronologie. L’archéologue est donc confronté à un artefact pour lequel il peut proposer, au mieux, une fourchette de datation de cent ans, tandis que parallèlement, des études typochronologiques perfectionnées permettent d’identifier et de dater à vingt-cinq ans près certains objets. Faute de pouvoir les aborder comme des marqueurs chronoculturels, les bagues et les anneaux ont alors été mis en marge des études, analysés lorsqu’ils présentaient un intérêt esthétique.

J’ai pu aborder l’historiographie comme je le souhaitais, j’ai donc construit cette partie comme une étape de la vie de l’objet, ce qui m’a notamment permit de mettre en évidence qu’il s’agit de bijoux intégrés au système actuel des objets. Je m’explique : la simple vue d’un anneau ou d’une bague, selon le doigt de port, évoque en effet des codes sociaux marqués, ancrés dans nos pratiques sociales. La distance avec les réalités contemporaines est donc nécessaire pour éviter une projection interprétative, mais finalement rarement appliquée. J’ai eu beaucoup d’échanges sur l’idée que les bagues portées par les défuntes seraient un symbole de leur engagement matrimonial, or ce n’est absolument pas aussi simple.

Partie II. Méthodologie

Dans cette partie obligatoire – et parfois rébarbative – de l’exercice universitaire, je me suis fait plaisir. Autant pour la partie purement archéologique où j’ai repris les rapidement l’historiographie de l’archéothanatologie (et l’approche des temps funéraires ! je vous conseille la lecture de l’introduction du n° 132 des Les nouvelles de l’archéologie, dispo en ligne, par Gregory Pereira).
J’ai pu étaler à foison toutes mes inspirations, de Roland Barthes à Jean Baudrillard2. Jean Baudrillard m’a par exemple énormément apporté pour tout ce qui relève de la perception de l’objet ancien, ainsi que pour l’usage des objets (des objets que l’on ne montre jamais, à de rares occasions, seulement la nuit, seulement le matin, etc…) J’ai pu évoquer mon envie d’intégrer à mon étude la proxémie, concept développé par E.T. Hall en 19763. Il s’agit de s’interroger sur l’espace social des individus, en se questionnant par exemple sur la visibilité des bijoux selon la place de l’interlocuteur. Par exemple, porter une énorme bague en or brillant pourrait être perçu par des gens proches de moi, mais également par des gens qui se tiennent à distance (pour des raisons diverses, selon les cultures et les périodes).
Pour la publication, je prévois une partie sur la notion de l’identité en archéologie, qui me semble trop souvent “évidente” alors que jamais vraiment définie.

Partie III. De la fabrication à la réception de la parure

L’enquête se poursuit ensuite par des essais thématiques sur la place de la bague dans les pratiques sociales du haut Moyen Âge, de sa fabrication à sa “réception”. La troisième partie porte en particulier sur les mécanismes de l’appropriation et la valeur des objets durant le haut Moyen Âge. Pour ce faire, j’ai documenté les processus de fabrication au sens large, matériels comme idéels, de ces bijoux. J’ai commencé par la place privilégiée et le rôle de l’ouvrier dans les sociétés du haut Moyen Âge, pour jeter un éclairage sur la considération sociale de sa production. En Gaule, les métallurgistes sont protégés, bénéficient d’avantages fiscaux, et leur production est surveillée, structurée par les pouvoirs royaux. On imagine qu’un individu appartenant à l’élite (pas forcément les plus puissants), assez riche ou occupant une place privilégiée pour faire appel à un métallurgiste devait tirer un certain prestige de l’acte de commande, qu’il s’agisse d’un objet en or, argent ou même en bronze.
Ce que j’ai voulu appeler la réception des objets correspondait à la manière dont les bijoux sont perçus durant le haut Moyen Âge. J’ai pu approcher la notion de valeur des matériaux, qui est souvent mise en avant dans les études de mobilier. Pour moi, la valeur de l’objet ne repose pas uniquement sur les matériaux, mais également sur le prestige de l’ouvrier. L’estimation du coût économique de l’objet et l’étude quantitative des artefacts déposés avec le défunt sont donc insuffisantes, voire inopérantes pour estimer son statut social ou son niveau de richesse. Ces approches déconnectent l’objet de son contexte et du cadre social dans lequel il a été produit et manipulé, alors même qu’il constitue sa valeur.

Partie IV. Le voyage des anneaux : l’objet dans l’espace social

La mise en scène de ces corps, dans le théâtre des représentations sociales du haut Moyen Âge. C’est la partie que j’ai eu le plus de plaisir/douleur à écrire. Ayant défini dans la partie précédente le cadre social du haut Moyen Âge, j’ai repris cette trame pour étudier ce cadre comme une “matrice des représentations”. Dans cette partie, je souhaitais documenter les rituels de création ou de renforcement du lien social dans lesquels on employait les bagues & anneaux. Ils pourraient évoquer la hiérarchie et la fidélité des affiliés et leurs domini (vous savez, les fameux dons d’anneaux des jarls à leurs fidèles…); ils assurent la publicité de l’alliance dans le cadre du mariage de tradition romaine. La compréhension du signe par tous a sans doute conduit à l’établissement de types de bagues reconnaissables – bien qu’il faille ici reconnaître que nos connaissances sont lacunaires, car l’analyse archéologique n’a pas été concluante. Dans le cas du lien entre domini et affiliés comme dans le cas du mariage, ces objets sont des évocateurs pérennes du rituel, que les possesseurs affichent pour en assurer la mémoire. Les bagues des évêques du haut Moyen Âge sont difficiles à aborder par l’archéologie, surtout lorsque les données contextuelles sont lacunaires. Pour cette période, l’objet semble plus révélateur du statut social du possesseur, rattaché aux élites aristocratiques, qu’à ses fonctions spirituelles. Plus que des insignes épiscopaux, ces bijoux pourraient être des insignes élitaires. Car c’est la fonction sigillaire, qui symbolise le pouvoir juridique des prélats, qui est mise en avant dans les sources textuelles. C’est peut-être également le pouvoir de l’écrit qui est mis en avant sur les bagues épigraphes. Les messages transmis par ces inscriptions, parfois sibyllins, sont pour le haut Moyen Âge exposés pour la plupart au niveau de la tête des objets. Ils sont donc destinés à être vus, perçus, si ce n’est lu. Les mots du corps sont en partie cachés par les doigts, ils ne semblent pas être destinés à la lecture par tous. La fonction sigillaire de la bague n’est pas aussi évidente que le laisse entendre l’historiographie : l’étude des objets suggère que la plupart n’auraient pu laisser une empreinte satisfaisante ou même supporter la pression mécanique exercée pour apposer le signe. Ces observations soulèvent la question de la fonction de l’objet, peu abordée pour la parure digitale : les rares bijoux sigillaires ont-ils réellement la fonction de sceau ou évoquent-ils la capacité du porteur à pouvoir souscrire ?


Ensuite, j’ai pu m’amuser à proposer une étude des bijoux déposés en sépulture. Tout d’abord, le cas des objets déposés fragmentés/usés/incomplets dans les sépultures les plus prestigieuses. On ne savait pas très bien comment les interpréter et c’est très peu évoqué dans les études de mobilier. Certains archéologues ont pensé qu’il s’agissait d’un manque de moyens pour faire réparer les objets, qu’on déposait “rafistolés” ou endommagés. On a également envisagé qu’il s’agissait-il des vieux objets de mamie, abîmés eux aussi par leurs longues vies, qu’on s’est résolu à déposer avec elle même s’ils n’étaient pas très beaux lors des funérailles. Pour ma part, je préfère cette explication. Je pense que cela peut en partie s’expliquer par une conception différente de la réparation des objets, et du maintien de leur fonctionnement. Les traces témoignent du vécu de l’objet, et donc de leur caractère précieux. Ils sont portés, manipulés, transmis, et véhiculent avec eux la mémoire de leurs possesseurs. Les maintenir en état fonctionnel est possible, mais ajouter de la matière ou camoufler les traces, témoins qui font leur préciosité, n’est pas envisageable.

Enfin, la perception de la bague comme bijou féminin est une construction historiographique, accentuée par le prisme de la vision actuelle de l’objet. L’effet de source créé par l’identification du sexe des défunts grâce à leur mobilier a faussé et nourri ce prisme déformant. Un premier constat encourageant invite à penser que la bague n’était pas seulement portée par les femmes dans le sud-ouest de la Gaule, mais également par les hommes. Par ailleurs, le fait que la femme soit inhumée avec ses bijoux est sans doute révélateur de l’importance de ces objets dans la construction de l’esthétique élitaire féminine. Le pouvoir et le rôle des femmes dans la préservation des objets de mémoire de la famille ont été documenté au travers des vestiges funéraires, voir par exemple les travaux d’Isabelle Cartron4 et au sujet du pouvoir des élites féminines Sylvie Joye pour la France5 . Ces objets seraient donc des bijoux transmis, cristallisant la mémoire et l’identité d’une famille, dont la femme est gardienne. Elle devient alors la vitrine du prestige de la famille, une évocation de son pouvoir, réel ou aspiré. On imagine ici le prestige que pouvaient avoir certains bijoux anciens, portant des traces sévères d’usure, et donc de transmission sur plusieurs générations.

  1. Thierry Bonnot, « La biographie d’objets : Une proposition de synthèse », Culture & Musées [En ligne], 25 | 2015 []
  2. Jean Baudrillard, Le système des objets, Gallimard : Paris, 1968 []
  3. Pour l’ouvrage en français : Edward Twitchell Hall, La dimension cachée, Point : Paris, 2014 []
  4. Isabelle Cartron, communication inédite : « La présentation publique du corps du défunt : un moment clé des funérailles du haut Moyen Age », Colloque – Transitions funéraires en Occident de l’Antiquité à nos jours, Créteil, 22–23 juin 2017 []
  5. Son profil Academia regorge d’articles, et je vous conseille vivement la lecture de ses ouvrages, notamment celui de sa thèse publiée []

Se former à l’étude du mobilier archéologique : retour sur l’expérience du mémoire de Master

J’ai eu de nombreuses discussions avec des étudiants en archéologie désireux d’étudier les objets du haut Moyen Âge, parfois un peu perdus face à la tâche. Dans quelle direction partir, avec quelle problématique ? Comment intégrer des objets sans contexte à une analyse digne de ce nom ? Voilà donc un billet sur mon expérience personnelle de Master 1 et 2, et de mon mémoire sur les Vikings. En suivant ce lien, vous pourrez lire l’article que j’ai écrit sur la fameuse épée dont je vais parler dans ce billet.

Un mémoire sur les Vikings en Aquitaine

J’ai eu une chance insolente quand on m’a proposé de travailler sur la présence des Vikings en Aquitaine, grâce à des objets dits « vikings » conservés au musée d’Aquitaine de Bordeaux. Il s’agissait d’une épée et de quelques artefacts qui traînaient dans les réserves. J’étais sur un petit nuage à l’idée d’étudier les traces matérielles des Vikings en Gironde. Je savais qu’en France, les vestiges sont extrêmement rares, alors je ne m’attendais pas à découvrir des montagnes de données. Pourtant, je me rappelle que la déception fut cuisante lorsque je me suis aperçue que la plupart des objets que je voulais ajouter à mon corpus ne dataient pas de cette période. J’ai pu établir cela grâce à leurs données contextuelles.

C’était la première partie du travail finalement : étudier, analyser, dater, interpréter les objets. J’ai essayé de garder espoir envoyant fondre ma collection à vue d’œil, alors que mes collègues géraient des corpus immenses de données. De plus, je me sentais vraiment en décalage avec les « vrais » archéologues, puisque moi, je travaillais surtout sur des objets « patrimoniaux ». À part la typologie, qu’est-ce que je pouvais bien faire de ces objets ?

Des objets sans contexte

Mon corpus était donc composé de quelques artefacts dragués dans la Garonne au XIXe siècle, sans plus d’indications. En fouillant un peu, j’ai pu ajouter un bracelet en argent, exposé dans le musée et présenté comme un bijou antique. Pourtant, j’étais persuadée qu’il s’agissait d’un objet très caractéristique des Xe-XIe siècles en Scandinavie. Malheureusement, ce bracelet n’avait pas de contexte de découverte documenté, je savais seulement qu’il avait servi d’objet pédagogique au musée dans les années 80.

Voyant que mon moral flanchait dangereusement, ma directrice de recherche m’a rassurée. Ce n’était vraiment pas la quantité d’objets qui comptait pour mon mémoire, mais la démonstration archéologique que j’allais faire. Quand j’ai été certaine d’avoir correctement identifié mes objets, j’ai postulé pour obtenir une bourse de recherche de l’Institut Suédois, afin d’aller étudier les objets scandinaves conservés dans les musées en Suède. Miracle, j’ai obtenu cette bourse, qui m’a permis d’aller mener mes petites recherches de master 1 pendant deux mois, à l’Université d’Uppsala.

Uppsala et l’histoire de la Kalashnikov

J’avais constitué un petit dossier avec mes objets de musée : photographies, dessins, observations (très, très sommaires), fiches musées (ces précieuses fiches répertorient toute l’histoire des objets depuis leur entrée dans les collections). Je suis clairement passée pour une douce rêveuse lorsque je suis arrivée avec mon corpus minable, dans cette Université où les gens bossaient sur des quantités énormes d’objets de la période, sortis des quatre coins de la Scandinavie depuis le XVIe siècle. Il faut savoir que les objets que j’étudiais n’étaient en rien « remarquables » pour certains chercheurs : épée en fer de type X, qui portait des marques illisibles, bracelet en argent dont on a retrouvé des milliers d’exemplaires…

Ces chercheurs bienveillants m’ont tout de même accueillie et guidée pendant ma petite épopée scandinave personnelle, et certains ont essayé de me faire comprendre que mon sujet n’était peut-être pas encore assez ficelé. On m’a d’ailleurs dit que les Français les faisaient rire avec leurs envies de voir des Vikings partout. J’ai retenu cette phrase : « pourquoi vouloir à tout prix avoir un objet témoin des incursions vikings à Bordeaux ? » Autre phrase qui m’a marqué : « ton épée, pour les Vikings, c’est une kalachnikov AK47 ». Sur le moment, toute stressée que j’étais, je n’ai pas du tout compris où voulait en venir cette personne.

[Math confused lady meme]
Moi essayant de comprendre littéralement la relation entre les épées et les Kalashnikovs [Math confused lady meme]

Pour lui, et je comprends maintenant toute la profondeur de cette blague, cette épée était d’un type très répandu, découvert dans toute l’Europe, et aurait pu appartenir à n’importe qui au XIe siècle.

Je suis donc rentrée avec la certitude qu’il fallait que je recadre mon sujet, au moment où j’aurais dû commencer la rédaction. Heureusement, encore une fois, ma directrice de recherche m’a tiré la tête hors de l’eau. L’épée n’était pas un objet « remarquable » par sa rareté ou ses matériaux, ni même ses données contextuelles, mais pourquoi ne pas l’étudier ? Et j’avais envie d’en dire quoi moi, de cet objet présenté comme le symbole des incursions vikings ? 

Je ne devais pas changer mon sujet ou mon corpus, mais plutôt la problématique un peu molle que j’avais pu me mettre en tête en voulant étudier ces objets de manière « traditionnelle ». Non, il ne s’agissait pas de l’étude des traces matérielles des Vikings en Gironde.

De l’objet de patrimoine à l’objet archéologique

Je me suis demandée pourquoi le bracelet, pourtant caractéristique de l’orfèvrerie scandinave de la période, était passé sous les radars au musée. Une épée, c’est vrai que ça fait tout de suite très viking, alors qu’un bracelet… J’ai donc commencé à détricoter l’histoire de mes objets, pour tenter de comprendre leur itinéraire.

En partant du statut d’objet de patrimoine, exposé pour raconter l’histoire de la ville de Bordeaux, je suis remontée aux objets archéologiques en exposant les difficultés que j’avais pu avoir pour les identifier, les dater. J’ai proposé un peu de typologie, puis je me suis attaquée au parcours des objets avant leur abandon (dans des circonstances inconnues, je le rappelle). Alors bien sûr, il ne s’agissait que d’hypothèses, mais ça m’a permis de réaliser que de toute façon, on ne pourra jamais maîtriser 100% des données. Il y aura toujours une zone d’ombre sur l’utilisation, la raison du dépôt ou même les circonstances de découverte. Proposer le récit narratif du parcours d’un objet en se fondant sur les quelques indices relevés grâce aux données archéologiques, ça revenait presque, pour moi, à raconter la jolie fable que voulait entendre le public.

Par exemple, pour les visiteurs d’un musée français, ce serait :

« Épée scandinave ayant appartenu à un guerrier viking. Cet objet a peut-être été perdu ou jeté volontairement dans la Garonne durant un raid ».

L’histoire est séduisante, et on a envie d’y croire. C’est aussi pratique d’afficher ça sur un cartel de musée, l’explication tient en deux phrases et ne perd pas le lecteur. Pourtant, on ne sait finalement pas où elle a été fabriquée, ni à qui elle a appartenu, ni comment il ou elle s’en servait, ou même quand et pourquoi elle s’est retrouvée dans la Garonne.

C’est en menant une analyse poussée de l’objet, des traces que cette épée portait, que j’ai pu établir des hypothèses sur sa « vie d’objet ». Ce faisant, j’ai pu documenter les pratiques et les groupes sociaux qui ont produit et employé cet objet finalement bavard.

Mon mémoire a été très bien accueilli, et j’ai eu encore une fois une chance insolente en obtenant par miracle un contrat doctoral pour poursuivre mes recherches en thèse. Mais ça, ce sera l’objet d’un nouveau billet.