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Les bijoux du pouvoir : valeur des objets de parure durant le haut Moyen Âge entre Loire et Garonne (Ve – IXe siècle)

Julie Renou, présentation du projet de postdoctorat financé par la FAPESP (Fundação de Emparo à Pesquisa do Estado de São Paulo), pour une durée de 24 mois à partir du 1er novembre 2021.

Organisme d’accueil : Université de São Paulo, FFLCH, laboratoire LEME. Superviseur : professeur Marcelo Cândido da Silva, USP/FFLCH.

Résumé

Depuis le XIXe siècle, l’étude de la parure du haut Moyen Âge – en histoire de l’art comme en archéologie – est restée superficielle et orientée sur l’analyse formelle et esthétique de l’artefact. Par commodité, elle répondait aux interrogations sur la datation des contextes de découverte, sur l’origine culturelle des défunts et a servi à présenter une image biaisée des catégories sociales, par la simple occurrence des bijoux dans les sépultures. Pourtant, l’étude des sources textuelles a démontré l’importance de la possession de biens dits « précieux » dans la praxis aristocratique. Leur accumulation, leur exhibition et leur redistribution font partie des processus sociaux qui marquent et confortent la position des individus et des familles au sein des communautés[1]. Les enjeux de l’analyse de la valeur des biens et des mécaniques sociales à l’œuvre dans leur circulation ont été cernés par les historiens médiévistes, et c’est cette approche qui a été retenue pour ce projet. Les conditions de la pratique des bijoux et les mécaniques de représentations sociales des groupes élitaires sont mises à l’étude grâce à l’analyse archéologique de la circulation du mobilier du haut Moyen Âge, découvert entre la Loire et la Garonne.  L’étude repose sur un corpus de onze sites archéologiques correctement documentés, qui ont livré près de 450 objets de parure.

Mots-clefs : Archéologie ; valeur ; circulation des biens ; élites ; aristocratie ; objets précieux ; bijoux ; objets de parure ; cultures matérielles 


Problématique et angle d’approche

Ce projet a pour but d’analyser la valeur des objets de parure durant le haut Moyen Âge (Ve-IXe siècle), afin de documenter plus largement la place des biens précieux dans la construction et l’organisation du pouvoir des élites, entre Loire et Garonne.

Pour cette étude, il a été décidé de définir l’objet de parure comme tout élément – en métal, verre, gemme ou matériau organique, comme l’os, la nacre ou le corail – qui complète et/ou agrémente le vêtement. Ainsi, il est possible d’ouvrir la réflexion sur la catégorisation – parfois problématique – des éléments du vêtement. Sont pris en compte aussi bien les objets aux fonctions a priori décoratives, comme les perles, que les accessoires remplissant une fonction mécanique, comme les fibules ou les plaques-boucles. De plus, tous les matériaux sont pris en compte : cela comprend les objets perçus actuellement comme les plus prestigieux en or et gemmes, mais également les bijoux plus présentés comme modestes en alliages cuivreux.

Cette prise de position permet de revenir sur les interprétations fondées sur le paradigme trompeur de « l’objet précieux », répandu dans les études de mobilier médiéval. L’interprétation des bijoux de cette période repose sur une image idéelle et moderne du mobilier, héritage d’une historiographie du « bel objet » avec laquelle la recherche n’a pas rompu. La perception était centrée sur les matériaux, quelques fois sur les techniques de production, et l’objet était étudié dans le but de combler les zones nombreuses d’ombres laissées par les auteurs du haut Moyen Âge[2].

Or, cela a mené à l’établissement d’un cadre d’analyse normatif porté par l’école allemande, qui s’est polarisé vers les cultures matérielles septentrionales. En France, cela mené à occulter les réalités du paysage archéologique du sud-ouest de la Gaule. Ce cadre normatif, toujours influant de nos jours, repose sur des dualismes : matériaux coûteux contre alternatives économiques, objets originaux contre copies de mauvaise qualité… De l’or, de l’argent et des gemmes pour les élites du nord de la Gaule, des alliages cuivreux et des pastilles de pâte de verre pour les plus humbles, généralement dans le sud de la Gaule. Cette tradition d’analyse a négligé de revenir sur les processus de fabrication, de circulation, de transmission et de dépôt des objets. Le paysage archéologique d’une grande partie du sud-ouest de la Gaule a donc été perçu comme pauvre, sans réels marqueurs culturels. L’historiographie a fait de l’Aquitaine un espace en marge, soumis aux influences extérieures comme celles des populations Franques et Wisigothes. Pourtant, les études récentes mettent en évidence que l’on y retrouve un fonctionnement politique et social commun à l’ensemble des territoires du haut Moyen Age[3]. Il faut désormais revenir sur ce paradigme par l’analyse archéologique, ce qui est proposé ici grâce aux objets précieux.

L’objet précieux en archéologie

Pour aller plus loin dans l’étude du bijou, il est nécessaire de sortir de ce cadre rigide d’interprétation. Pour Maurice Godelier, les objets précieux doivent octroyer du pouvoir et le symboliser, « matérialiser la richesse (…), par-delà la diversité de leurs formes et de leurs matières premières concrètes »[4]. Ainsi, les caractéristiques matérielles de l’objet ne suffisent pas à lui conférer son statut d’objet précieux ni son pouvoir. Thierry Bonnot, sociologue, fournit d’autres pistes de réflexion : « Il n’existe pas d’objet de valeur en soi, mais sur les objets s’exercent des actions – appropriations, échanges, pratiques – et des jugements évolutifs tributaires du contexte et de l’histoire »[5]. La valeur est donc fluctuante, elle dépend du cadre social d’estimation, et surtout, n’est pas conditionnée par les formes ou les matières.

La définition archéologique descriptive de l’objet précieux doit donc être retravaillée, car elle ignore deux aspects importants dans l’approche des objets. Premièrement, cela focalise l’attention sur une partie restreinte des élites de la période, c’est-à-dire les plus puissants, en simplifiant la réalité des diversités de statuts et de richesses. Ensuite, le parcours de l’objet (échange, transmission, dépôt, etc.), qui génère de la valeur et charge symboliquement l’artefact, n’est pas envisagé. Les processus sociaux à l’œuvre dans la formation de la valeur seront mis en évidence dans cette étude. L’espace retenu pour l’étude, entre Loire et Garonne, a fourni une masse importante de données matérielles ces dernières années, mais reste paradoxalement peu étudié dans le cadre de synthèses. De même, la chronologie envisagée place ce projet en marge des études actuelles, puisqu’elle ne se focalise pas seulement sur la période mérovingienne. Si les dépôts en sépulture se raréfient au VIIIe siècle, il faudra s’interroger les raisons de ce changement de pratiques, en évitant toutefois la facilité généraliste de l’invocation de la christianisation.

Étudier les dépôts funéraires

Actuellement, les bijoux servent essentiellement à étudier le recrutement des nécropoles pour résoudre la question des origines culturelles, de la position sociale, voire du sexe du défunt[6].

Par commodité, les objets de parure deviennent une grille de lecture d’indices qui, une fois mis bout à bout, révèleraient l’identité du défunt. Peu d’études interprétatives évitent cet écueil pourtant mis en évidence depuis plusieurs décennies dans la recherche. In fine, la sépulture pourrait être considérée comme une énième étape de la trajectoire de l’objet, qu’il conviendrait d’analyser à l’aune de son parcours, depuis sa création. L’observation archéologique est particulièrement efficace dans cette perspective. Aux données contextuelles et à la typologie peuvent être associés les indices visibles sur l’objet, comme les traces d’outils pour la fabrication, l’usure, les fractures ou encore les réparations. Ces traces sont les témoins du vécu de l’objet et permettent de proposer une étude riche sur les manipulations de ces biens précieux par leurs propriétaires. Cela ouvre un vaste champ des possibles dans l’enquête historique. Ainsi, il est possible de s’interroger sur les bijoux dits unicum, sans exemplaires similaires, et sur ce que leur acquisition pouvait symboliser pour une famille. De même, il est nécessaire d’étudier la circulation des bijoux dans l’espace de la Gaule, ainsi que les pratiques de transmission des objets. Il est possible de réfléchir à ces transmissions sur plusieurs générations avant le dépôt en sépulture, grâce aux datations des objets en regard des contextes, mais également en étudiant les traces d’usure et les choix de réparation. Il faut également mettre en lumière la fin de trajectoire du bijou, c’est-à-dire les raisons de la perte, de la mise au rebu ou du dépôt en sépulture. Ce dernier aspect est particulièrement intéressant à aborder du point de vue de la portée symbolique du geste, puisque cela signifie se séparer d’un objet qui représente pourtant une certaine valeur économique thésaurisée.

Il faut donc analyser à la fois l’objet de parure en lui-même (étude des matériaux, des formes et des techniques de réalisation), mais également les dynamiques sociales dans lesquelles il est devenu instrument de pouvoir. C’est dans cette perspective qu’il sera possible de proposer une approche innovante des bijoux du haut Moyen Âge.



[1] Devroey J.-P., Le Jan R. et Feller L. (dir.) 2010, Les élites et la richesse au haut Moyen Âge, Turnhout : Brepols Publishers ; Feller L. et Rodríguez A. (dir.) 2013, Objets sous contrainte : circulation des richesses et valeur des choses au Moyen Âge, Paris : Publications de la Sorbonne.

[2] Voir Salin 1957, La civilisation mérovingienne d’après les sépultures, les textes et le laboratoire. Troisième partie, Les techniques, Paris : A. et J. Picard, premier ouvrage sur l’archéologie mérovingienne à aborder les techniques de fabrication des objets.

[3] Bayard 2014, “De la Regio au Regnum. L’improbable « nation des Aquitains » au premier Moyen Âge” in Revue de l’IFHA [Online], 6 | 2014, Online since 31 December 2014, connection on 22 December 2021. URL : http://journals.openedition.org.ezproxy.u-bordeaux-montaigne.fr/ifha/8032 ; DOI : https://doi-org.ezproxy.u-bordeaux-montaigne.fr/10.4000/ifha.8032

[4] Godelier 1997, L’énigme du Don, Paris : Fayard, p. 222, à propos de l’objet précieux.

[5] Bonnot 2006, “Qu’est-ce qu’un objet précieux ? Au sujet d’un roman de Louise de Vilmorin” in Ethnologie française, 2006/4, p. 723.

[6] Au sujet du problématique « sexe archéologique », on consultera à profit l’article de Cl. Blanchard, Blanchard 2021, “Pratiques funéraires, mobilier funéraire et genre : État des lieux des études mérovingiennes dans le bassin parisien” in Algrain (dir.), Archéologie du genre. Construction sociale des identités et culture matérielle, Bruxelles : Université des Femmes, URL : https://www.universitedesfemmes.be/se-documenter/telechargement-des-etudes-et-analyses/product/415-archeologie-du-genre-construction-sociale-des-identites-et-culture-materielle-isabelle-algrain-coordination

 

Se former à l’étude du mobilier archéologique : retour sur l’expérience du mémoire de Master

J’ai eu de nombreuses discussions avec des étudiants en archéologie désireux d’étudier les objets du haut Moyen Âge, parfois un peu perdus face à la tâche. Dans quelle direction partir, avec quelle problématique ? Comment intégrer des objets sans contexte à une analyse digne de ce nom ? Voilà donc un billet sur mon expérience personnelle de Master 1 et 2, et de mon mémoire sur les Vikings. En suivant ce lien, vous pourrez lire l’article que j’ai écrit sur la fameuse épée dont je vais parler dans ce billet.

Un mémoire sur les Vikings en Aquitaine

J’ai eu une chance insolente quand on m’a proposé de travailler sur la présence des Vikings en Aquitaine, grâce à des objets dits « vikings » conservés au musée d’Aquitaine de Bordeaux. Il s’agissait d’une épée et de quelques artefacts qui traînaient dans les réserves. J’étais sur un petit nuage à l’idée d’étudier les traces matérielles des Vikings en Gironde. Je savais qu’en France, les vestiges sont extrêmement rares, alors je ne m’attendais pas à découvrir des montagnes de données. Pourtant, je me rappelle que la déception fut cuisante lorsque je me suis aperçue que la plupart des objets que je voulais ajouter à mon corpus ne dataient pas de cette période. J’ai pu établir cela grâce à leurs données contextuelles.

C’était la première partie du travail finalement : étudier, analyser, dater, interpréter les objets. J’ai essayé de garder espoir envoyant fondre ma collection à vue d’œil, alors que mes collègues géraient des corpus immenses de données. De plus, je me sentais vraiment en décalage avec les « vrais » archéologues, puisque moi, je travaillais surtout sur des objets « patrimoniaux ». À part la typologie, qu’est-ce que je pouvais bien faire de ces objets ?

Des objets sans contexte

Mon corpus était donc composé de quelques artefacts dragués dans la Garonne au XIXe siècle, sans plus d’indications. En fouillant un peu, j’ai pu ajouter un bracelet en argent, exposé dans le musée et présenté comme un bijou antique. Pourtant, j’étais persuadée qu’il s’agissait d’un objet très caractéristique des Xe-XIe siècles en Scandinavie. Malheureusement, ce bracelet n’avait pas de contexte de découverte documenté, je savais seulement qu’il avait servi d’objet pédagogique au musée dans les années 80.

Voyant que mon moral flanchait dangereusement, ma directrice de recherche m’a rassurée. Ce n’était vraiment pas la quantité d’objets qui comptait pour mon mémoire, mais la démonstration archéologique que j’allais faire. Quand j’ai été certaine d’avoir correctement identifié mes objets, j’ai postulé pour obtenir une bourse de recherche de l’Institut Suédois, afin d’aller étudier les objets scandinaves conservés dans les musées en Suède. Miracle, j’ai obtenu cette bourse, qui m’a permis d’aller mener mes petites recherches de master 1 pendant deux mois, à l’Université d’Uppsala.

Uppsala et l’histoire de la Kalashnikov

J’avais constitué un petit dossier avec mes objets de musée : photographies, dessins, observations (très, très sommaires), fiches musées (ces précieuses fiches répertorient toute l’histoire des objets depuis leur entrée dans les collections). Je suis clairement passée pour une douce rêveuse lorsque je suis arrivée avec mon corpus minable, dans cette Université où les gens bossaient sur des quantités énormes d’objets de la période, sortis des quatre coins de la Scandinavie depuis le XVIe siècle. Il faut savoir que les objets que j’étudiais n’étaient en rien « remarquables » pour certains chercheurs : épée en fer de type X, qui portait des marques illisibles, bracelet en argent dont on a retrouvé des milliers d’exemplaires…

Ces chercheurs bienveillants m’ont tout de même accueillie et guidée pendant ma petite épopée scandinave personnelle, et certains ont essayé de me faire comprendre que mon sujet n’était peut-être pas encore assez ficelé. On m’a d’ailleurs dit que les Français les faisaient rire avec leurs envies de voir des Vikings partout. J’ai retenu cette phrase : « pourquoi vouloir à tout prix avoir un objet témoin des incursions vikings à Bordeaux ? » Autre phrase qui m’a marqué : « ton épée, pour les Vikings, c’est une kalachnikov AK47 ». Sur le moment, toute stressée que j’étais, je n’ai pas du tout compris où voulait en venir cette personne.

[Math confused lady meme]
Moi essayant de comprendre littéralement la relation entre les épées et les Kalashnikovs [Math confused lady meme]

Pour lui, et je comprends maintenant toute la profondeur de cette blague, cette épée était d’un type très répandu, découvert dans toute l’Europe, et aurait pu appartenir à n’importe qui au XIe siècle.

Je suis donc rentrée avec la certitude qu’il fallait que je recadre mon sujet, au moment où j’aurais dû commencer la rédaction. Heureusement, encore une fois, ma directrice de recherche m’a tiré la tête hors de l’eau. L’épée n’était pas un objet « remarquable » par sa rareté ou ses matériaux, ni même ses données contextuelles, mais pourquoi ne pas l’étudier ? Et j’avais envie d’en dire quoi moi, de cet objet présenté comme le symbole des incursions vikings ? 

Je ne devais pas changer mon sujet ou mon corpus, mais plutôt la problématique un peu molle que j’avais pu me mettre en tête en voulant étudier ces objets de manière « traditionnelle ». Non, il ne s’agissait pas de l’étude des traces matérielles des Vikings en Gironde.

De l’objet de patrimoine à l’objet archéologique

Je me suis demandée pourquoi le bracelet, pourtant caractéristique de l’orfèvrerie scandinave de la période, était passé sous les radars au musée. Une épée, c’est vrai que ça fait tout de suite très viking, alors qu’un bracelet… J’ai donc commencé à détricoter l’histoire de mes objets, pour tenter de comprendre leur itinéraire.

En partant du statut d’objet de patrimoine, exposé pour raconter l’histoire de la ville de Bordeaux, je suis remontée aux objets archéologiques en exposant les difficultés que j’avais pu avoir pour les identifier, les dater. J’ai proposé un peu de typologie, puis je me suis attaquée au parcours des objets avant leur abandon (dans des circonstances inconnues, je le rappelle). Alors bien sûr, il ne s’agissait que d’hypothèses, mais ça m’a permis de réaliser que de toute façon, on ne pourra jamais maîtriser 100% des données. Il y aura toujours une zone d’ombre sur l’utilisation, la raison du dépôt ou même les circonstances de découverte. Proposer le récit narratif du parcours d’un objet en se fondant sur les quelques indices relevés grâce aux données archéologiques, ça revenait presque, pour moi, à raconter la jolie fable que voulait entendre le public.

Par exemple, pour les visiteurs d’un musée français, ce serait :

« Épée scandinave ayant appartenu à un guerrier viking. Cet objet a peut-être été perdu ou jeté volontairement dans la Garonne durant un raid ».

L’histoire est séduisante, et on a envie d’y croire. C’est aussi pratique d’afficher ça sur un cartel de musée, l’explication tient en deux phrases et ne perd pas le lecteur. Pourtant, on ne sait finalement pas où elle a été fabriquée, ni à qui elle a appartenu, ni comment il ou elle s’en servait, ou même quand et pourquoi elle s’est retrouvée dans la Garonne.

C’est en menant une analyse poussée de l’objet, des traces que cette épée portait, que j’ai pu établir des hypothèses sur sa « vie d’objet ». Ce faisant, j’ai pu documenter les pratiques et les groupes sociaux qui ont produit et employé cet objet finalement bavard.

Mon mémoire a été très bien accueilli, et j’ai eu encore une fois une chance insolente en obtenant par miracle un contrat doctoral pour poursuivre mes recherches en thèse. Mais ça, ce sera l’objet d’un nouveau billet.