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Les bijoux du pouvoir : valeur des objets de parure durant le haut Moyen Âge entre Loire et Garonne (Ve – IXe siècle)

Julie Renou, présentation du projet de postdoctorat financé par la FAPESP (Fundação de Emparo à Pesquisa do Estado de São Paulo), pour une durée de 24 mois à partir du 1er novembre 2021.

Organisme d’accueil : Université de São Paulo, FFLCH, laboratoire LEME. Superviseur : professeur Marcelo Cândido da Silva, USP/FFLCH.

Résumé

Depuis le XIXe siècle, l’étude de la parure du haut Moyen Âge – en histoire de l’art comme en archéologie – est restée superficielle et orientée sur l’analyse formelle et esthétique de l’artefact. Par commodité, elle répondait aux interrogations sur la datation des contextes de découverte, sur l’origine culturelle des défunts et a servi à présenter une image biaisée des catégories sociales, par la simple occurrence des bijoux dans les sépultures. Pourtant, l’étude des sources textuelles a démontré l’importance de la possession de biens dits « précieux » dans la praxis aristocratique. Leur accumulation, leur exhibition et leur redistribution font partie des processus sociaux qui marquent et confortent la position des individus et des familles au sein des communautés[1]. Les enjeux de l’analyse de la valeur des biens et des mécaniques sociales à l’œuvre dans leur circulation ont été cernés par les historiens médiévistes, et c’est cette approche qui a été retenue pour ce projet. Les conditions de la pratique des bijoux et les mécaniques de représentations sociales des groupes élitaires sont mises à l’étude grâce à l’analyse archéologique de la circulation du mobilier du haut Moyen Âge, découvert entre la Loire et la Garonne.  L’étude repose sur un corpus de onze sites archéologiques correctement documentés, qui ont livré près de 450 objets de parure.

Mots-clefs : Archéologie ; valeur ; circulation des biens ; élites ; aristocratie ; objets précieux ; bijoux ; objets de parure ; cultures matérielles 


Problématique et angle d’approche

Ce projet a pour but d’analyser la valeur des objets de parure durant le haut Moyen Âge (Ve-IXe siècle), afin de documenter plus largement la place des biens précieux dans la construction et l’organisation du pouvoir des élites, entre Loire et Garonne.

Pour cette étude, il a été décidé de définir l’objet de parure comme tout élément – en métal, verre, gemme ou matériau organique, comme l’os, la nacre ou le corail – qui complète et/ou agrémente le vêtement. Ainsi, il est possible d’ouvrir la réflexion sur la catégorisation – parfois problématique – des éléments du vêtement. Sont pris en compte aussi bien les objets aux fonctions a priori décoratives, comme les perles, que les accessoires remplissant une fonction mécanique, comme les fibules ou les plaques-boucles. De plus, tous les matériaux sont pris en compte : cela comprend les objets perçus actuellement comme les plus prestigieux en or et gemmes, mais également les bijoux plus présentés comme modestes en alliages cuivreux.

Cette prise de position permet de revenir sur les interprétations fondées sur le paradigme trompeur de « l’objet précieux », répandu dans les études de mobilier médiéval. L’interprétation des bijoux de cette période repose sur une image idéelle et moderne du mobilier, héritage d’une historiographie du « bel objet » avec laquelle la recherche n’a pas rompu. La perception était centrée sur les matériaux, quelques fois sur les techniques de production, et l’objet était étudié dans le but de combler les zones nombreuses d’ombres laissées par les auteurs du haut Moyen Âge[2].

Or, cela a mené à l’établissement d’un cadre d’analyse normatif porté par l’école allemande, qui s’est polarisé vers les cultures matérielles septentrionales. En France, cela mené à occulter les réalités du paysage archéologique du sud-ouest de la Gaule. Ce cadre normatif, toujours influant de nos jours, repose sur des dualismes : matériaux coûteux contre alternatives économiques, objets originaux contre copies de mauvaise qualité… De l’or, de l’argent et des gemmes pour les élites du nord de la Gaule, des alliages cuivreux et des pastilles de pâte de verre pour les plus humbles, généralement dans le sud de la Gaule. Cette tradition d’analyse a négligé de revenir sur les processus de fabrication, de circulation, de transmission et de dépôt des objets. Le paysage archéologique d’une grande partie du sud-ouest de la Gaule a donc été perçu comme pauvre, sans réels marqueurs culturels. L’historiographie a fait de l’Aquitaine un espace en marge, soumis aux influences extérieures comme celles des populations Franques et Wisigothes. Pourtant, les études récentes mettent en évidence que l’on y retrouve un fonctionnement politique et social commun à l’ensemble des territoires du haut Moyen Age[3]. Il faut désormais revenir sur ce paradigme par l’analyse archéologique, ce qui est proposé ici grâce aux objets précieux.

L’objet précieux en archéologie

Pour aller plus loin dans l’étude du bijou, il est nécessaire de sortir de ce cadre rigide d’interprétation. Pour Maurice Godelier, les objets précieux doivent octroyer du pouvoir et le symboliser, « matérialiser la richesse (…), par-delà la diversité de leurs formes et de leurs matières premières concrètes »[4]. Ainsi, les caractéristiques matérielles de l’objet ne suffisent pas à lui conférer son statut d’objet précieux ni son pouvoir. Thierry Bonnot, sociologue, fournit d’autres pistes de réflexion : « Il n’existe pas d’objet de valeur en soi, mais sur les objets s’exercent des actions – appropriations, échanges, pratiques – et des jugements évolutifs tributaires du contexte et de l’histoire »[5]. La valeur est donc fluctuante, elle dépend du cadre social d’estimation, et surtout, n’est pas conditionnée par les formes ou les matières.

La définition archéologique descriptive de l’objet précieux doit donc être retravaillée, car elle ignore deux aspects importants dans l’approche des objets. Premièrement, cela focalise l’attention sur une partie restreinte des élites de la période, c’est-à-dire les plus puissants, en simplifiant la réalité des diversités de statuts et de richesses. Ensuite, le parcours de l’objet (échange, transmission, dépôt, etc.), qui génère de la valeur et charge symboliquement l’artefact, n’est pas envisagé. Les processus sociaux à l’œuvre dans la formation de la valeur seront mis en évidence dans cette étude. L’espace retenu pour l’étude, entre Loire et Garonne, a fourni une masse importante de données matérielles ces dernières années, mais reste paradoxalement peu étudié dans le cadre de synthèses. De même, la chronologie envisagée place ce projet en marge des études actuelles, puisqu’elle ne se focalise pas seulement sur la période mérovingienne. Si les dépôts en sépulture se raréfient au VIIIe siècle, il faudra s’interroger les raisons de ce changement de pratiques, en évitant toutefois la facilité généraliste de l’invocation de la christianisation.

Étudier les dépôts funéraires

Actuellement, les bijoux servent essentiellement à étudier le recrutement des nécropoles pour résoudre la question des origines culturelles, de la position sociale, voire du sexe du défunt[6].

Par commodité, les objets de parure deviennent une grille de lecture d’indices qui, une fois mis bout à bout, révèleraient l’identité du défunt. Peu d’études interprétatives évitent cet écueil pourtant mis en évidence depuis plusieurs décennies dans la recherche. In fine, la sépulture pourrait être considérée comme une énième étape de la trajectoire de l’objet, qu’il conviendrait d’analyser à l’aune de son parcours, depuis sa création. L’observation archéologique est particulièrement efficace dans cette perspective. Aux données contextuelles et à la typologie peuvent être associés les indices visibles sur l’objet, comme les traces d’outils pour la fabrication, l’usure, les fractures ou encore les réparations. Ces traces sont les témoins du vécu de l’objet et permettent de proposer une étude riche sur les manipulations de ces biens précieux par leurs propriétaires. Cela ouvre un vaste champ des possibles dans l’enquête historique. Ainsi, il est possible de s’interroger sur les bijoux dits unicum, sans exemplaires similaires, et sur ce que leur acquisition pouvait symboliser pour une famille. De même, il est nécessaire d’étudier la circulation des bijoux dans l’espace de la Gaule, ainsi que les pratiques de transmission des objets. Il est possible de réfléchir à ces transmissions sur plusieurs générations avant le dépôt en sépulture, grâce aux datations des objets en regard des contextes, mais également en étudiant les traces d’usure et les choix de réparation. Il faut également mettre en lumière la fin de trajectoire du bijou, c’est-à-dire les raisons de la perte, de la mise au rebu ou du dépôt en sépulture. Ce dernier aspect est particulièrement intéressant à aborder du point de vue de la portée symbolique du geste, puisque cela signifie se séparer d’un objet qui représente pourtant une certaine valeur économique thésaurisée.

Il faut donc analyser à la fois l’objet de parure en lui-même (étude des matériaux, des formes et des techniques de réalisation), mais également les dynamiques sociales dans lesquelles il est devenu instrument de pouvoir. C’est dans cette perspective qu’il sera possible de proposer une approche innovante des bijoux du haut Moyen Âge.



[1] Devroey J.-P., Le Jan R. et Feller L. (dir.) 2010, Les élites et la richesse au haut Moyen Âge, Turnhout : Brepols Publishers ; Feller L. et Rodríguez A. (dir.) 2013, Objets sous contrainte : circulation des richesses et valeur des choses au Moyen Âge, Paris : Publications de la Sorbonne.

[2] Voir Salin 1957, La civilisation mérovingienne d’après les sépultures, les textes et le laboratoire. Troisième partie, Les techniques, Paris : A. et J. Picard, premier ouvrage sur l’archéologie mérovingienne à aborder les techniques de fabrication des objets.

[3] Bayard 2014, “De la Regio au Regnum. L’improbable « nation des Aquitains » au premier Moyen Âge” in Revue de l’IFHA [Online], 6 | 2014, Online since 31 December 2014, connection on 22 December 2021. URL : http://journals.openedition.org.ezproxy.u-bordeaux-montaigne.fr/ifha/8032 ; DOI : https://doi-org.ezproxy.u-bordeaux-montaigne.fr/10.4000/ifha.8032

[4] Godelier 1997, L’énigme du Don, Paris : Fayard, p. 222, à propos de l’objet précieux.

[5] Bonnot 2006, “Qu’est-ce qu’un objet précieux ? Au sujet d’un roman de Louise de Vilmorin” in Ethnologie française, 2006/4, p. 723.

[6] Au sujet du problématique « sexe archéologique », on consultera à profit l’article de Cl. Blanchard, Blanchard 2021, “Pratiques funéraires, mobilier funéraire et genre : État des lieux des études mérovingiennes dans le bassin parisien” in Algrain (dir.), Archéologie du genre. Construction sociale des identités et culture matérielle, Bruxelles : Université des Femmes, URL : https://www.universitedesfemmes.be/se-documenter/telechargement-des-etudes-et-analyses/product/415-archeologie-du-genre-construction-sociale-des-identites-et-culture-materielle-isabelle-algrain-coordination

 

Le pouvoir des anneaux, projet de publication de thèse

Il y a deux ans, je soutenais publiquement (c’était l’ère pré-CoVid) ma thèse en Sciences Archéologiques, Le pouvoir des anneaux : essais sur la parure digitale du haut Moyen Âge. Approche archéologique des objets du sud-ouest de la Gaule.

Je songe à publier (enfin) mes résultats. Au début, je pensais que publier un ou deux gros articles sur les aspects les plus intéressants de mes travaux serait amplement suffisant. J’ai eu l’opportunité de participer à un ouvrage collectif sur les objets politiques du quotidien (disponible via ce lien), dans lequel j’ai proposé une étude sur les bagues du haut Moyen Âge en tant qu’objets de pouvoir chez les élites. Il reprend quelques aspects importants développés dans mes travaux, et malgré d’autres petites publications complémentaires, j’étais assez frustrée d’éclater en petites pièces ce travail que j’ai mis si longtemps à assembler.

Puisque je suis en train de retravailler légèrement mon “manuscrit” et j’ai pensé faire un billet sur cette première étape avant soumission à l’éditeur.

Résumé

Objets de parure et de vêture, les bijoux sublimant les corps représentent un champ d’études fécond qui permet de documenter les cultures matérielles des sociétés du passé. Les trésors d’orfèvrerie du haut Moyen Âge ont été abondamment documentés et commentés pour établir des outils typochronologiques fondamentaux pour l’approche des vestiges de cette période. Cependant, l’historiographie souligne l’omniprésence des problématiques liées à l’identification des défunts inhumés avec ces objets. Ces raccourcis interprétatifs réduisent considérablement la réflexion sur la parure déposée auprès des défunts. L’objet devient pour l’archéologue un indice sur l’origine “ethnique” de l’individu, son statut social, son sexe, voire sa religion, autant de traits que les études récentes incitent à aborder sous un nouvel angle. En effet, cette démarche a négligé de revenir sur le parcours de l’artefact ainsi que sur les motivations du dépôt en sépulture.
Cette étude propose une nouvelle approche du mobilier du haut Moyen Âge en reprenant l’analyse traditionnelle de l’objet, efficace pour recueillir des données qui sont ensuite interprétées grâce à un appareil conceptuel pluridisciplinaire. En se focalisant sur les bagues découvertes dans des contextes archéologiques du haut Moyen Âge, Le pouvoir des anneaux propose plus largement une étude des sociétés du haut Moyen Âge. De la production à la découverte de l’artefact et son éventuelle mise en valeur patrimoniale, l’analyse des objets en regard des données contextuelles, fournit à l’observateur de nombreux indices sur les pratiques sociales qui s’articulaient autour des bijoux. Il s’agit d’une enquête sur la consommation de ces objets, sur la formation de leur valeur et de leur symbolique pour les possesseurs qui les ont commandés, portés, usés, transmis, déposés, récupérés…

Planche des objets en or et grenats découverts en 1653 à Tournai, en Belgique (Boucles, fibules, attaches, bouterolles)
Les fabuleux bijoux d’or et de grenats découverts en 1653 à Tournais, en Belgique, J.J. Chifflet, Anastasis Childerici Francorum regis : Officina Plantiniana, Anvers, 1655

Présentation de l’étude

Lorsque je me suis lancée dans cette thèse, je m’élançais à la suite des deux figures de l’archéologie qui ont travaillé sur les bagues : Reine Hadjadj, qui a fait une thèse sur les bagues du Nord de la Gaule (lien vers sa notice BNF ici), et Hélène Guiraud, qui a fait sa thèse sur les bagues romaines. Il fallait donc que je me démarque d’elles, car produire un fac-similé de mauvaise qualité de leurs thèses n’avait vraiment aucun intérêt. Grâce à ma directrice, j’ai pu m’émanciper de l’héritage assez pesant qui imprègne l’étude du mobilier du haut Moyen Âge. J’ai assez rapidement traité la question de la typologie pour me concentrer sur les pratiques sociales du haut Moyen Âge, mais pas que ! J’ai pensé mon étude comme une analyse de la vie des objets de mon corpus, depuis la production jusqu’à l’analyse archéologique (parfois je me suis fait des nœuds à la tête en essayant de m’analyser moi même, pour me rendre compte ensuite que l’effort était vain). Pour en savoir plus sur les biographies d’objets, je vous conseille les travaux de Thierry Bonnot, et en particulier son article résumé du concept1.
Voici le plan schématique de ma thèse que je serai amenée à retravailler pour la publication.


Partie I. Itinéraire de la parure digitale : l’historiographie

La bague et l’anneau ont été placés en marge des études portant sur le haut Moyen Âge depuis le XIXe siècle. L’étude attentive de l’héritage historiographique permet de mettre en évidence la difficulté de l’étude archéologique de ces objets, puisqu’il est difficile de les replacer dans une chronologie précise. Effectivement, l’analyse des 260 objets du corpus a démontré qu’il s’agissait exclusivement d’unica, des exemplaires qui n’ont pas été fabriqués en série et pour lesquels il est difficile de proposer des schémas d’évolution des formes. Les techniques de réalisation ayant peu évolué, elles ne sont pas non plus exploitables pour établir une typochronologie. L’archéologue est donc confronté à un artefact pour lequel il peut proposer, au mieux, une fourchette de datation de cent ans, tandis que parallèlement, des études typochronologiques perfectionnées permettent d’identifier et de dater à vingt-cinq ans près certains objets. Faute de pouvoir les aborder comme des marqueurs chronoculturels, les bagues et les anneaux ont alors été mis en marge des études, analysés lorsqu’ils présentaient un intérêt esthétique.

J’ai pu aborder l’historiographie comme je le souhaitais, j’ai donc construit cette partie comme une étape de la vie de l’objet, ce qui m’a notamment permit de mettre en évidence qu’il s’agit de bijoux intégrés au système actuel des objets. Je m’explique : la simple vue d’un anneau ou d’une bague, selon le doigt de port, évoque en effet des codes sociaux marqués, ancrés dans nos pratiques sociales. La distance avec les réalités contemporaines est donc nécessaire pour éviter une projection interprétative, mais finalement rarement appliquée. J’ai eu beaucoup d’échanges sur l’idée que les bagues portées par les défuntes seraient un symbole de leur engagement matrimonial, or ce n’est absolument pas aussi simple.

Partie II. Méthodologie

Dans cette partie obligatoire – et parfois rébarbative – de l’exercice universitaire, je me suis fait plaisir. Autant pour la partie purement archéologique où j’ai repris les rapidement l’historiographie de l’archéothanatologie (et l’approche des temps funéraires ! je vous conseille la lecture de l’introduction du n° 132 des Les nouvelles de l’archéologie, dispo en ligne, par Gregory Pereira).
J’ai pu étaler à foison toutes mes inspirations, de Roland Barthes à Jean Baudrillard2. Jean Baudrillard m’a par exemple énormément apporté pour tout ce qui relève de la perception de l’objet ancien, ainsi que pour l’usage des objets (des objets que l’on ne montre jamais, à de rares occasions, seulement la nuit, seulement le matin, etc…) J’ai pu évoquer mon envie d’intégrer à mon étude la proxémie, concept développé par E.T. Hall en 19763. Il s’agit de s’interroger sur l’espace social des individus, en se questionnant par exemple sur la visibilité des bijoux selon la place de l’interlocuteur. Par exemple, porter une énorme bague en or brillant pourrait être perçu par des gens proches de moi, mais également par des gens qui se tiennent à distance (pour des raisons diverses, selon les cultures et les périodes).
Pour la publication, je prévois une partie sur la notion de l’identité en archéologie, qui me semble trop souvent “évidente” alors que jamais vraiment définie.

Partie III. De la fabrication à la réception de la parure

L’enquête se poursuit ensuite par des essais thématiques sur la place de la bague dans les pratiques sociales du haut Moyen Âge, de sa fabrication à sa “réception”. La troisième partie porte en particulier sur les mécanismes de l’appropriation et la valeur des objets durant le haut Moyen Âge. Pour ce faire, j’ai documenté les processus de fabrication au sens large, matériels comme idéels, de ces bijoux. J’ai commencé par la place privilégiée et le rôle de l’ouvrier dans les sociétés du haut Moyen Âge, pour jeter un éclairage sur la considération sociale de sa production. En Gaule, les métallurgistes sont protégés, bénéficient d’avantages fiscaux, et leur production est surveillée, structurée par les pouvoirs royaux. On imagine qu’un individu appartenant à l’élite (pas forcément les plus puissants), assez riche ou occupant une place privilégiée pour faire appel à un métallurgiste devait tirer un certain prestige de l’acte de commande, qu’il s’agisse d’un objet en or, argent ou même en bronze.
Ce que j’ai voulu appeler la réception des objets correspondait à la manière dont les bijoux sont perçus durant le haut Moyen Âge. J’ai pu approcher la notion de valeur des matériaux, qui est souvent mise en avant dans les études de mobilier. Pour moi, la valeur de l’objet ne repose pas uniquement sur les matériaux, mais également sur le prestige de l’ouvrier. L’estimation du coût économique de l’objet et l’étude quantitative des artefacts déposés avec le défunt sont donc insuffisantes, voire inopérantes pour estimer son statut social ou son niveau de richesse. Ces approches déconnectent l’objet de son contexte et du cadre social dans lequel il a été produit et manipulé, alors même qu’il constitue sa valeur.

Partie IV. Le voyage des anneaux : l’objet dans l’espace social

La mise en scène de ces corps, dans le théâtre des représentations sociales du haut Moyen Âge. C’est la partie que j’ai eu le plus de plaisir/douleur à écrire. Ayant défini dans la partie précédente le cadre social du haut Moyen Âge, j’ai repris cette trame pour étudier ce cadre comme une “matrice des représentations”. Dans cette partie, je souhaitais documenter les rituels de création ou de renforcement du lien social dans lesquels on employait les bagues & anneaux. Ils pourraient évoquer la hiérarchie et la fidélité des affiliés et leurs domini (vous savez, les fameux dons d’anneaux des jarls à leurs fidèles…); ils assurent la publicité de l’alliance dans le cadre du mariage de tradition romaine. La compréhension du signe par tous a sans doute conduit à l’établissement de types de bagues reconnaissables – bien qu’il faille ici reconnaître que nos connaissances sont lacunaires, car l’analyse archéologique n’a pas été concluante. Dans le cas du lien entre domini et affiliés comme dans le cas du mariage, ces objets sont des évocateurs pérennes du rituel, que les possesseurs affichent pour en assurer la mémoire. Les bagues des évêques du haut Moyen Âge sont difficiles à aborder par l’archéologie, surtout lorsque les données contextuelles sont lacunaires. Pour cette période, l’objet semble plus révélateur du statut social du possesseur, rattaché aux élites aristocratiques, qu’à ses fonctions spirituelles. Plus que des insignes épiscopaux, ces bijoux pourraient être des insignes élitaires. Car c’est la fonction sigillaire, qui symbolise le pouvoir juridique des prélats, qui est mise en avant dans les sources textuelles. C’est peut-être également le pouvoir de l’écrit qui est mis en avant sur les bagues épigraphes. Les messages transmis par ces inscriptions, parfois sibyllins, sont pour le haut Moyen Âge exposés pour la plupart au niveau de la tête des objets. Ils sont donc destinés à être vus, perçus, si ce n’est lu. Les mots du corps sont en partie cachés par les doigts, ils ne semblent pas être destinés à la lecture par tous. La fonction sigillaire de la bague n’est pas aussi évidente que le laisse entendre l’historiographie : l’étude des objets suggère que la plupart n’auraient pu laisser une empreinte satisfaisante ou même supporter la pression mécanique exercée pour apposer le signe. Ces observations soulèvent la question de la fonction de l’objet, peu abordée pour la parure digitale : les rares bijoux sigillaires ont-ils réellement la fonction de sceau ou évoquent-ils la capacité du porteur à pouvoir souscrire ?


Ensuite, j’ai pu m’amuser à proposer une étude des bijoux déposés en sépulture. Tout d’abord, le cas des objets déposés fragmentés/usés/incomplets dans les sépultures les plus prestigieuses. On ne savait pas très bien comment les interpréter et c’est très peu évoqué dans les études de mobilier. Certains archéologues ont pensé qu’il s’agissait d’un manque de moyens pour faire réparer les objets, qu’on déposait “rafistolés” ou endommagés. On a également envisagé qu’il s’agissait-il des vieux objets de mamie, abîmés eux aussi par leurs longues vies, qu’on s’est résolu à déposer avec elle même s’ils n’étaient pas très beaux lors des funérailles. Pour ma part, je préfère cette explication. Je pense que cela peut en partie s’expliquer par une conception différente de la réparation des objets, et du maintien de leur fonctionnement. Les traces témoignent du vécu de l’objet, et donc de leur caractère précieux. Ils sont portés, manipulés, transmis, et véhiculent avec eux la mémoire de leurs possesseurs. Les maintenir en état fonctionnel est possible, mais ajouter de la matière ou camoufler les traces, témoins qui font leur préciosité, n’est pas envisageable.

Enfin, la perception de la bague comme bijou féminin est une construction historiographique, accentuée par le prisme de la vision actuelle de l’objet. L’effet de source créé par l’identification du sexe des défunts grâce à leur mobilier a faussé et nourri ce prisme déformant. Un premier constat encourageant invite à penser que la bague n’était pas seulement portée par les femmes dans le sud-ouest de la Gaule, mais également par les hommes. Par ailleurs, le fait que la femme soit inhumée avec ses bijoux est sans doute révélateur de l’importance de ces objets dans la construction de l’esthétique élitaire féminine. Le pouvoir et le rôle des femmes dans la préservation des objets de mémoire de la famille ont été documenté au travers des vestiges funéraires, voir par exemple les travaux d’Isabelle Cartron4 et au sujet du pouvoir des élites féminines Sylvie Joye pour la France5 . Ces objets seraient donc des bijoux transmis, cristallisant la mémoire et l’identité d’une famille, dont la femme est gardienne. Elle devient alors la vitrine du prestige de la famille, une évocation de son pouvoir, réel ou aspiré. On imagine ici le prestige que pouvaient avoir certains bijoux anciens, portant des traces sévères d’usure, et donc de transmission sur plusieurs générations.

  1. Thierry Bonnot, « La biographie d’objets : Une proposition de synthèse », Culture & Musées [En ligne], 25 | 2015 []
  2. Jean Baudrillard, Le système des objets, Gallimard : Paris, 1968 []
  3. Pour l’ouvrage en français : Edward Twitchell Hall, La dimension cachée, Point : Paris, 2014 []
  4. Isabelle Cartron, communication inédite : « La présentation publique du corps du défunt : un moment clé des funérailles du haut Moyen Age », Colloque – Transitions funéraires en Occident de l’Antiquité à nos jours, Créteil, 22–23 juin 2017 []
  5. Son profil Academia regorge d’articles, et je vous conseille vivement la lecture de ses ouvrages, notamment celui de sa thèse publiée []